Il y a une phrase que j’entends souvent en cabinet, presque toujours dans les mêmes termes : « Le matin, mon jean ferme. Le soir, je ne peux plus le boutonner. »

Parfois c’est dit en riant, souvent avec de la lassitude. Et presque toujours avec la même conclusion : « J’ai dû manger quelque chose qui ne passe pas. »

L’explication est logique, mais incomplète.

Ces quinze dernières années, la recherche a montré que le ventre qui gonfle en fin de journée relève de deux phénomènes souvent confondus : ce qu’il y a dans le ventre, et la façon dont le corps le loge. Le second est beaucoup moins connu, et c’est pourtant souvent lui qui fait la différence.

Je ne suis pas médecin, je ne pose pas de diagnostic et je ne traite aucune pathologie. Ce texte explique un mécanisme. Si votre ventre gonfle de façon inhabituelle, douloureuse ou persistante, parlez-en d’abord à votre médecin.

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Ballonnement et distension : deux choses différentes

  • Le ballonnement est une sensation : une pression, une impression de plénitude, de gaz coincé. Elle se ressent de l’intérieur.
  • La distension est une augmentation réelle, mesurable, du tour de taille. Elle se voit de l’extérieur.

On imagine que les deux vont ensemble. Souvent, ce n’est pas le cas : le ballonnement survient fréquemment sans distension, et l’inverse existe aussi. On peut se sentir ballonnée sans que le ventre ait bougé d’un centimètre, ou voir son ventre gonfler sans avoir produit plus de gaz que d’habitude.

Cette distinction oriente vers des explications très différentes.

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Pourquoi le soir, précisément ?

Des mesures réalisées en continu sur une journée entière montrent que le tour de taille augmente au fil des heures, atteint son maximum en fin de soirée, puis redescend rapidement dès qu’on s’allonge.

Ce rythme existe aussi chez des personnes sans aucun trouble digestif : une certaine variation au cours de la journée est donc normale. Les études cliniques précisent que la gêne est en général plus faible le matin et la nuit, et plus forte après les repas et en début de soirée.

Ce qui varie d’une personne à l’autre, c’est l’amplitude. Chez certaines femmes, c’est imperceptible. Chez d’autres, c’est deux tailles de pantalon.

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Premier temps : ce qu’il y a dans le ventre

C’est l’explication la plus intuitive, et elle est réelle : au fil de la journée, le contenu s’accumule.

La fermentation

Certains glucides, regroupés sous le nom de FODMAPs, sont mal absorbés dans l’intestin grêle. Ils poursuivent leur chemin jusqu’au côlon, où le microbiote les fait fermenter. Cette fermentation produit des gaz (hydrogène, méthane, dioxyde de carbone), et ces glucides attirent aussi de l’eau dans l’intestin. Au total, il y a plus de volume.

Il faut plusieurs heures pour qu’un repas atteigne le côlon. Le petit-déjeuner y arrive en début d’après-midi, le déjeuner en fin de journée. Les effets s’additionnent, et c’est le soir qu’ils culminent.

La réduction des FODMAPs est aujourd’hui le levier alimentaire le mieux documenté sur les ballonnements et la distension. Mais ce n’est pas un régime à suivre seule et indéfiniment. Elle se fait sur une période limitée, avec des réintroductions progressives, idéalement accompagnée. Supprimer durablement des familles entières d’aliments appauvrit le microbiote, et finit par aller contre l’objectif.

Le transit

Quand le transit ralentit, le contenu stationne, et ce qui stationne fermente davantage. La distension elle-même peut à son tour gêner la progression du contenu. Le cercle se referme vite.

Le microbiote et la muqueuse

Les gaz dépendent aussi de ceux qui digèrent : les bactéries du microbiote. Selon sa composition, un même aliment fermente plus ou moins, et produit plus ou moins de gaz. Un microbiote appauvri, par une alimentation peu variée, des antibiotiques répétés ou un stress qui dure, peut rendre le ventre plus réactif.

La muqueuse intestinale compte aussi. C’est la paroi qui tapisse l’intestin, à la fois filtre et barrière. Quand elle est fragilisée, le ventre peut devenir plus sensible : la même quantité de gaz est alors ressentie plus fortement. La recherche étudie ces liens de près, notamment chez les personnes qui ont des troubles digestifs fonctionnels, même si tout n’est pas encore établi.

Microbiote et muqueuse font le lien entre le ventre et le reste du terrain. J’en parle plus longuement dans mon article sur l’inflammation chronique de bas grade.

Les capacités digestives

Certaines personnes digèrent mal un aliment précis pour des raisons physiologiques identifiables. Le déficit en lactase, qui rend le lactose difficile à digérer, en est l’exemple le plus courant.

D’autres situations modifient l’environnement digestif plus profondément. Quand l’acidité gastrique est durablement diminuée, pour des raisons médicales qu’un professionnel peut identifier, la flore peut se développer plus haut dans l’intestin qu’elle ne le devrait. La fermentation commence alors plus tôt, dans une zone où elle n’a normalement pas lieu.

Ces situations se constatent avec un expert, elles ne se devinent pas. Si vous suivez un traitement au long cours ou si les symptômes s’installent, parlez-en avec lui.

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Deuxième temps : comment le corps loge ce contenu

Ce qui devrait se passer

Quand le volume augmente dans l’abdomen, le corps répond de façon coordonnée. Le diaphragme remonte et libère de la place vers le haut, et la paroi abdominale se contracte pour contenir vers l’avant. Le contenu est accommodé, et le ventre change à peine d’aspect.

Ce qui se passe parfois

Chez certaines personnes, ce réflexe fonctionne à l’envers. Le diaphragme se contracte et descend au lieu de remonter, et la paroi se relâche au lieu de se contracter. Le contenu est poussé vers l’avant et vers le bas, et le ventre ressort, nettement.

Ce mécanisme porte un nom : la dyssynergie abdomino-phrénique. Il a été décrit par l’équipe de Fernando Azpiroz et Juan-R. Malagelada à Barcelone, notamment dans une étude de 2011, grâce à des images de l’abdomen prises pendant des épisodes de ballonnement.

Pas plus de gaz, mais logé autrement

Ces travaux ont établi un point contre-intuitif : chez les personnes concernées, la distension est en grande partie produite par ce mécanisme, sans augmentation substantielle du contenu de l’abdomen.

Il n’y a pas forcément plus de gaz. Il y a la même chose, logée autrement.

Ces études portent sur des personnes qui ont des troubles digestifs fonctionnels. Elles ne disent pas que toutes les femmes dont le ventre gonfle le soir sont concernées, mais elles éclairent beaucoup de ce que j’entends en cabinet.

Ce n’est pas une question de volonté

La dyssynergie abdomino-phrénique est une réponse motrice involontaire. Elle ne vient pas d’un manque de tonus ou d’une paroi qu’on ne « tient » pas assez : c’est la coordination entre le diaphragme et la sangle abdominale qui se fait à l’envers, sans qu’on en ait conscience.

Rentrer le ventre n’y change rien, le muscler davantage non plus. Ce qui aide, c’est de réapprendre la coordination.

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Ce qui entretient le phénomène

Quatre éléments reviennent souvent, et ils se combinent.

  • Le stress. L’axe intestin-cerveau module à la fois la motricité digestive et la sensibilité du ventre. Un système nerveux qui ne redescend jamais tout à fait change la façon dont le ventre travaille, et la façon dont on le perçoit. J’en parlais à propos de [l’inflammation chronique de bas grade](slug à vérifier) : le mécanisme est proche.
  • La respiration. Une respiration haute et courte, dans la poitrine, mobilise peu le diaphragme, qui est justement le muscle en jeu. Une journée passée assise, tendue, le souffle court, prépare mal la coordination du soir.
  • La posture. Rester assise plusieurs heures modifie le tonus de la sangle abdominale et la position des organes.
  • Le cycle. La progestérone ralentit le transit en phase lutéale, la deuxième moitié du cycle. Le même repas ne donnera pas la même sensation selon le moment du mois.

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Les leviers

Les deux temps se travaillent.

Sur le contenu :

  • observer à quel moment le ventre gonfle. Dans l’heure qui suit le repas, c’est souvent de l’air avalé ou un repas trop copieux. Plusieurs heures plus tard, c’est plutôt la fermentation. Et s’il gonfle en fin de journée sans lien net avec un repas, c’est peut-être la piste du deuxième temps, celle du diaphragme. Ce simple repère dit déjà où agir
  • laisser 3 à 4 heures entre deux repas. Quand on ne mange pas, l’intestin déclenche des vagues de contractions qui font avancer les résidus et les gaz, comme un balayage. On l’appelle le complexe moteur migrant. Chaque grignotage l’interrompt
  • préférer les légumes cuits dans les périodes sensibles. La cuisson attendrit les fibres et les rend plus faciles à digérer. On réintroduit le cru petit à petit
  • repérer ce qui fermente particulièrement chez vous, sans supprimer massivement ;
  • miser sur la régularité des repas plutôt que sur la restriction
  • prendre le temps de mastiquer : la digestion commence dans la bouche, et c’est sans doute le geste le plus sous-estimé
  • soutenir le transit en buvant suffisamment et en bougeant.

Sur la façon de loger ce contenu, la respiration devient un vrai outil. L’équipe de Barcelone a montré que la coordination entre le diaphragme et la paroi peut se rééduquer par des techniques de biofeedback respiratoire, avec une diminution mesurable de la distension. Apprendre à respirer bas, en laissant le diaphragme descendre à l’inspiration et remonter à l’expiration, c’est travailler directement le muscle concerné.

Marcher après le dîner plutôt que s’asseoir tout de suite aide aussi le transit et remobilise la sangle abdominale.

Ce sont des gestes simples, mais ils agissent sur le mécanisme lui-même.

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Et le travail manuel dans tout ça ?

Je ne vous dirai pas qu’un soin manuel fait disparaître un ventre qui gonfle : rien ne permet de le promettre.

Le Chi Nei Tsang est un massage du ventre profond et lent, qui travaille précisément cette zone : l’abdomen, la région du diaphragme, les tensions de la paroi. C’est un moment où l’on relâche ce qu’on tient depuis des heures sans s’en rendre compte. Le drainage méthode Renata França, au niveau du ventre, permet à la fois de drainer mais aussi de gérer les éventuelles tensions et « noeuds » nerveux car j’y intégre des manoeuvres de Chi Nei Tsang, en fonction de ce que je ressens.

Dans les deux cas, j’observe en cabinet un ventre qui se dépose et une respiration qui redescend. Beaucoup de femmes découvrent pendant la séance à quel point elles serraient, sans le savoir.

Ce n’est pas un traitement, mais une pièce parmi d’autres, avec l’assiette, le mouvement et le sommeil. Si vous voulez savoir comment se passe une séance sur le ventre, je l’explique dans Ventre ballonné, gonflé à Paris : et si le drainage pouvait aider ?.

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Pour finir

Si votre ventre gonfle le soir, ce n’est pas un manque de discipline. Une partie tient à ce que vous mangez, l’autre à la façon dont votre corps fait de la place. Souvent, on ne travaille que la première.

Si ces lignes vous parlent et que vous voulez travailler en douceur sur votre terrain, je vous reçois à Paris 9 ou à Paris 11.

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Sources

Villoria A, Azpiroz F, Burri E, Cisternas D, Soldevilla A, Malagelada JR. Abdomino-phrenic dyssynergia in patients with abdominal bloating and distension. American Journal of Gastroenterology, 2011. https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/21540894/

Tomar S, Azpiroz F, Barba E. Abdominophrenic Dyssynergia: A Narrative Review. American Journal of Gastroenterology, 2023. https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC9810002/

Barba E, Azpiroz F et al. Abdominothoracic Mechanisms of Functional Abdominal Distension and Correction by Biofeedback. Gastroenterology, 2015. https://www.gastrojournal.org/article/s0016-5085(14)01531-5/fulltext

Lacy BE et al. Management of Chronic Abdominal Distension and Bloating. Clinical Gastroenterology and Hepatology, 2020. https://www.cghjournal.org/article/S1542-3565(20)30433-X/fulltext

Mari A et al. Bloating and Abdominal Distension: Clinical Approach and Management. Advances in Therapy, 2019. https://link.springer.com/article/10.1007/s12325-019-00924-7

Melchior C et al. European Consensus on Functional Bloating and Abdominal Distension: ESNM/UEG Recommendations for Clinical Management. United European Gastroenterology Journal, 2025. https://onlinelibrary.wiley.com/doi/full/10.1002/ueg2.70098

Deloose E, Janssen P, Depoortere I, Tack J. The migrating motor complex: control mechanisms and its role in health and disease. Nature Reviews Gastroenterology & Hepatology, 2012, 9(5):271-285. https://doi.org/10.1038/nrgastro.2012.57

Camilleri M. Leaky gut: mechanisms, measurement and clinical implications in humans. Gut, 2019, 68(8):1516-1526. https://doi.org/10.1136/gutjnl-2019-318427